« Alexandre Astier à genoux devant Bach » dans Le Monde, 21 septembre

Marie-Aude Roux a publié dans Le Monde du 21/09/2013 ce qui est probablement le plus beau texte écrit sur « Que ma joie demeure ! » à l’occasion des représentations à la Cité de la Musique de Paris.

Alexandre Astier, à genoux devant Bach
LE MONDE | 21.09.2013 à 08h48

Salle comble jeudi 19 septembre à la Cité de la musique à Paris pour la première de Que ma joie demeure, le spectacle conçu et interprété par le comédien Alexandre Astier à partir de l’oeuvre et la vie du cantor de Leipzig, Jean-Sébastien Bach (la création a eu lieu au Théâtre du Rond-Point, à Paris, en avril 2012).
Bien qu’il soit tombé « à 20 ans par mégarde dans la comédie », Alexandre Astier est musicien. Il a toujours joué, dirigé, composé de la musique. Il a écrit celle de la série « Kaamelott », sur M6 depuis 2005, dont il est à la fois le concepteur et l’interprète du roi Arthur Pendragon. Le 17 septembre, Alexandre Astier est aussi tombé – au sens littéral cette fois – dans le second spectacle qu’il donnait au Théâtre Femina à Bordeaux, s’est cassé une cheville, mais n’a pas renoncé malgré le médecin qui préconisait une réduction immédiate de la fracture.

C’est sous antalgique et en costume et béquilles d’époque qu’Astier ira clopinant, du clavecin au banc d’église où il s’enivre d’alcool et de musique, de la tribune de l’orgue qu’il expertise au confessionnal dont sa religion luthérienne eut dû le dispenser, du tableau noir de la leçon de musique publique à la viole de gambe solitaire où il interprète le « Menuet » de la Suite n° 1 en sol majeur BWV 1007. Comme toujours chez ce faux joyeux- grand mélancolique, le burlesque côtoie le tragique. On s’amuse de la mort des enfants (Bach en aura vingt, dont la moitié disparue en bas âge) mais on révère les règles strictes du contrepoint, dont l’apparente absurdité tient lieu de viatique puisque c’est de la plus rigoureuse des formes d’écriture musicale – « d’une régularité inaltérable et d’un débit ininterrompu » – que découle la régulation du coeur et l’apaisement de l’esprit.

LUMINEUX D’INTELLIGENCE

Entre invectives bougonnes et introspection douloureuse, entre le ciel de la musique et l’enfer du quotidien, Alexandre Astier nous fait partager son amour pour Bach, dont il a écouté la musique « pour ressentir quelque chose » qu’il ne ressentait jamais ailleurs. On rit, on s’esclaffe, on écoute et on se tait. Comme pour la scène des miettes au fond du moule à pain, l’une des plus belles leçons de composition musicale jamais données à un public. Bach, en train de manger un sandwich, découvre soudain leur disposition particulière.

Il en déduit un thème qu’il va mettre sur le métier du clavier. De répétitions de notes en bouts de phrases avortées, de réflexions triviales en mimiques désopilantes, le « dé-cantor » Astier, à genoux devant son clavecin, élabore sous nos yeux et nos oreilles fascinés le processus caché de l’écriture, nous dévoilant derrière la facétie et le premier degré un peu du mystère de la création.

C’est lumineux d’intelligence, drôle comme un jeu de hasard, grave comme tout ce qui dépasse l’entendement et ne s’apprend ni au conservatoire ni dans les livres. On reconnaît enfin, émerveillés, le premier « Menuet » de la Partita n° 1 pour clavecin BVW 825.

Outre la performance de l’acteur, dont le monologue à sketches dure près d’une heure et demie, il y a celle d’une écriture qui a gardé de « Kaamelott » le goût des ruptures de tons et des situations improbables. Qui est cette mamie que Bach apostrophe sur son banc d’église chaque fois qu’il a trop bu et qui pleure sur la beauté de sa musique tandis qu’il peste contre sa dure condition de musicien ?

Que nous dit de la joie cette leçon de polyrythmie intensive qui finit par déhancher le premier Prélude du clavier bien tempéré ? Alerte, virtuose, décalé, exigeant, Que ma joie demeure aura conforté les fans d’Alexandre Astier et conquis grâce à lui des émules de Bach. Danke Schön Herr Astier !

Que ma joie demeure. Cité de la musique, Paris 19e. Jusqu’au dimanche 22 septembre.

Tél. : 01-44-84-44-84. De 26 euros à 32 euros. 1 DVD (Universal)

Marie-Aude Roux

 
 

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